07 février 2006

eterview de Constance Krebs

Eterview de Constance Krebs, éditrice aux éditions 00h00.com de 1997 à 2002, spécialiste des blogs littéraires, des auteurs et des acteurs du web littéraire français...

Comme éditrice vous avez été une pionnière en lançant les romans hypertextes des Editions 00h00.com... Pouvez-vous revenir sur cette expérience... Comment définiriez-vous aujourd'hui un roman hypertexte ?
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Un roman hypertexte est un roman dont la ligne narratrice est constamment interrompue. Aussi le lecteur peut-il débuter sa lecture où bon lui semble, ou choisir de s'orienter selon telle ou telle possibilité. Ou bien le narrateur, ou personnage apparemment principal, est interrompu par son personnage ou par un personnage apparemment secondaire ("Jacques le Fataliste"). Ce personnage secondaire va donner un relief particulier au roman - et la question du genre se pose : s'agit-il encore de roman ? L'hypertexte, tel qu'on le nomme aujourd'hui, n'est pas né avec Internet. Ce procédé de déstructuration du récit, de fragmentation de la narration existait bien avant.
Un roman hypertexte est un roman dont la narration est cassée, ou plus exactement déstructurée pour se reconstruire autrement, à l'infini, selon le sens que les lecteurs envisagent lors de leur lecture. Ainsi, "Le Jardin des Plantes", de Claude Simon, pourrait-il être presque envisagé comme un roman hypertexte, "100 000 milliards de poèmes", de Queneau, pourrait être un poème hypertexte, tout comme, en jeunesse "Ma grande marmite", de Bruno Gibert (Autrement).
Mais les développements d'Internet induisent bien d'autres formes littéraires que le roman hypertexte. Le blog, le mail, le haut débit permettent aux auteurs de mettre en ligne des oeuvres littéraires qui n'ont plus grand-chose à voir avec l'hypertexte.


Ne pensez-vous pas que, pour des textes qui ne sont pas dès leur conception spécifiquement élaborés pour une lecture numérique, l'hypertextualisation puisse induire d'emblée une lecture zappée... ce qui ne serait pas sans conséquences, notamment sur le rapport à l'écrit et à la lecture des jeunes utilisateurs ?
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La lecture a toujours été ponctuelle, du moins pour la plupart des lecteurs non professionnels. On a toujours lu, on lit toujours un livre en l'interrompant à un moment donné - parce que la cloche du dîner sonne, parce que nos yeux se ferment, parce que le métro stoppe à la station où l'on descend, parce que quelqu'un parle, etc. On le reprend, plus tard. Seuls les pros de la lecture lisent un livre du début à la fin, sans interruption.
En revanche, ce qui semble nouveau avec l'hypertexte, c'est que la lecture peut être reprise à un moment de l'histoire qu'on n'a pas encore lu, et orienter la lecture vers une direction qu'on ne soupçonnait pas. Mais l'hypertexte n'est pas seul à avoir utilisé ce procédé. Quand Proust passe de ses souvenirs d'enfance à "Un amour de Swann", il ne s'agit que d'une incise dans le roman "A la recherche du temps perdu". Le fil du récit reprend, 350 pages plus loin, tout en incluant l'histoire de Swann aux souvenirs du narrateur. C'est une structure narrative très proche de l'hypertexte.
Le lecteur zappe lorsque le roman est mauvais. Mais quand le récit est passionnant, lorsque les personnages existent, que l'écriture se permet quelques trilles, alors je vous mets au défi de zapper, comme vous dites. A moins de revenir à son point de départ, de reprendre le fil du texte, par plaisir de lire, tout simplement.
On lit sur écran comme sur papier : toute la journée, au bureau, on lit des mails ou des documents sur écran. Pourquoi zapper quand il s'agit de lire un roman? Parce qu'il est ennuyeux, voilà tout. Mais c'est la même chose avec un livre, quand on saute les descriptions, quand on feuillette un magazine, ou un recueil de poésie, quand on lit le dernier chapitre pour connaître la fin de l'histoire, quand on reste, à l'inverse, une demi-heure sur la même page pour la relire, l'apprendre, la faire sienne.

Pour vous, que pourront apporter demain les nouvelles technologies de l'information et de la communication, aux lecteurs d'abord, et en général aux partenaires de la chaîne du livre ?
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Aux lecteurs, les NTIC vont apporter une accession beaucoup plus large aux livres. Les bibliothèques en ligne, actuellement en libre accès, offrent à tous ceux qui n'ont pas de librairies et de bibliothèques près de chez eux la possibilité de lire tous les livres qu'ils souhaitent. A toute heure du jour et de la nuit. Ils téléchargent un fichier, le lisent à l'écran ou l'impriment. Bientôt, des outils permettront d'étudier des textes. Dès à présent, par exemple, Cairn propose les revues scientifiques en ligne, article par article. Paris 3, et d'autres certainement, développent des outils qui permettent le travail littéraire sur un texte. L'équipe Hubert de Phalèse, ainsi que Frantext, la BDHL et Hyperbase y travaillent depuis bien plus longtemps ! Cela permet aux étudiants qui le souhaitent de supprimer l'aléatoire de la lecture par un balayage systématique d'un texte à l'aide d'outils presque infaillibles. On découvre aujourd'hui des expressions qu'on ne soupçonnait pas sous la plume de Balzac, comme "berlik-berlok", par exemple. En quelques clics, Patrick Rébollar a pu trouver le sens de cette expression peu connue.
Pour la chaîne graphique, c'est la même chose. Les revues iconoclastes, comme Le Tigre (nouvel opus de l'équipe qui avait créé "R de Réel") ou pointues peuvent trouver leur place et des lecteurs sur le Net. Remue.net vit depuis près de dix ans grâce aux quelques passionnés qui y consacrent plus ou moins de leur temps, et elle est lue par plus de 8 000 lecteurs par jour. De l'imprimerie à la diffusion-distribution, les choses changent : c'est inévitable. Mais cela peut être merveilleux. J'ai l'impression d'assister à la renaissance de la création, des idées. Voyez Chaoïd, La Femelle du requin, Bernard Stiegler. Nous sommes à l'orée de quelque chose d'important. La critique des années soixante, les intellectuels sont bien morts. Alors oui, il faudra que les libraires, les imprimeurs, les compos s'adaptent. Mais regardez autour de vous. Quand mon libraire organise une signature, je reçois l'invitation par mail, en pdf ou html. Il vend des disques depuis deux ans, comme la plupart des petites librairies. Il met huit jours à obtenir un livre lorsque je lui en commande un alors qu'une librairie en ligne va mettre le même temps pour me l'envoyer à domicile. Mais s'il se connecte à Electre, comme c'est le cas, son bouquin est commandé dans l'instant, il le reçoit trois jours après. Idem pour des exemplaires numériques. Pourquoi ne pas installer des bornes comme on l'a fait dans les grandes bibliothèques ? Pourquoi ne pas modifier totalement les rémunérations des auteurs ?

Nous pensons que le livre, tel que nous le connaissons depuis des siècles est appelé à disparaître, remplacé par des appareils de lecture. La presse quotidienne va certainement servir de fer de lance pour la vulgarisation du papier électronique. Une fois les utilisateurs habitués à ce nouvel appareil de lecture, l'édition devrait se positionner en simple fournisseur de contenus... Qu'en pensez-vous ?
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Non, l'éditeur ne sera jamais seulement un fournisseur de contenu. Et les appareils de lecture ne vont pas remplacer le livre comme cela. Le codex et les PDA ou papier électronique, tablette informatique, etc., vont coexister pendant plusieurs années. L'intérêt est de faire coexister les deux, justement, comme le fait Malo Girod de l'Ain avec ses livres associés à des sites, voire à des blogs.

Quel serait pour vous l'appareil de lecture idéal ?
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Tous. Il faut tester, voir ce que cela donne à l'usage. L'affiche, le livre d'art, le roman, l'essai, le livre pratique n'ont ni la même mise en page, ni la même typographie, ni le même format, ni le même papier. Il faudra pouvoir jouer avec cela et adapter les ouvrages à l'appareil jusqu'à un certain point. C'est un travail très fin entre le graphiste et l'informaticien qui fera évoluer tout cela. On peut rêver à des écrans, des machines, aussi différents que les papiers. A l'éditeur de jouer là-dessus. Tout reste à imaginer, en sus du livre qui, pour moi, garde son importance. D'ailleurs, seuls des amoureux du livre parviendront à faire de bons outils numériques. Cairn, par exemple, est conçu par un ancien de l'imprimerie des Presses Universitaire de France, de Vendôme. C'est cela qui est extraordinaire, c'est à nous de changer. On a beaucoup de chance!

La question que vous auriez aimé que je vous pose ?
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Je crois que cet intérêt pour le Net qui se renouvelle vient de la crise, à mon avis, très grave, structurelle, que connaît l'édition traditionnelle en ce moment. Cette pléthore de titres qui sortent chaque trimestre représente à mon avis, qui n'engage que moi, une décadence. On n'a plus d'idées de bouquins. On fait la même chose que les copains, on écrit trop alors qu'on vit dans un monde d'images. Le roman s'effondre sur lui-même... Le cadavre bouge encore, mais il meurt. C'est comme la peinture figurative au tournant du siècle précédent. La peinture abstraite a pris l'avantage pour un certain temps, elle a profondément modifié les codes picturaux. Il en est de même pour la littérature. Le nouveau roman a tenté d'enterrer le roman psychologique. Mais c'est maintenant que les courants s'affirment. Actuellement, le roman décline au profit de l'autofiction et des récits de vie, plus ou moins intéressants, d'ailleurs. On se regarde le nombril : il est temps d'aller voir ailleurs. Le Net permet de modifier les contraintes d'écriture. Il ne va pas changer les thèmes, mais il va modifier les pratiques, les techniques. Un peu de sang neuf va faire remuer les auteurs. C'est bien.


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